Suzanne Comhaire-Sylvain, Africa and Haiti

Suzanne Comhaire-Sylvain vient de mourir en laissant une oeuvre considérable sur la littérature orale africaine et haïtienne. Ayant vécu loin des rumeurs de la politique haïtienne, elle est restée dans l’ombre pour nombre d’ethnologues d’Haïti, mais tous reconnaissent une grande dette à son égard : c’est elle qui a fourni une base indispensable et unique à la connaissance de la culture populaire de son pays. La littérature orale haïtienne a été, on le sait, abandonee pendant toute l’époque « indigéniste » au profit de l’inventaire des rites et pratiques liés au culte du vaudou, sans doute à cause des préjugés inculqués contre la langue créole (seule langue parlée par 95 % de la population haïtienne). S. Comhaire-Sylvain est sans doute la première ethnologue qui se soit armée de patience pour nous mettre en face de cette réalité linguistique en Haïti, dont on redécouvre aujourd’hui — dans tous les secteurs des recherches haïtiennes et antillaises en général — l’enjeu politique.

Alors qu’en 1936 le créole était tenu pour simple dérivé, abâtardi, de la langue française, S. Comhaire-Sylvain travaillait, elle, à montrer l’importance de l’apport africain dans la constitution du créole haïtien. Les conséquences d’une telle recherche, menée avec rigueur, sont immenses : l’offensive actuelle de l’impérialisme français caché derrière la 0 francophonie », revient curieusement en Haïti avec le thème d’une langue créole « soeur siamoise de la langue française », pour légitimer l’exclusion et le rejet du créole, comme s’il n’était pas une donnée importante, sinon l’une des bases mêmes, de la culture populaire. Le travail scientifique de S. Comhaire-Sylvain s’inscrit en faux contre la propagande francophonique encore dominante en Haïti et qui, à terme, signifie l’assimilation du peuple haïtien à la culture française.

Les premières enquêtes de S. Comhaire-Sylvain l’ont donc conduite en Afrique noire, notamment au Zaïre, où elle a poursuivi des études minutieuses sur la littérature orale, mais sans jamais perdre de vue le terrain haïtien. Nous lui devons en particulier des corpus de contes haïtiens avec, chaque fois, un compte rendu précis de la diffusion et de la transformation de ces contes du continent africain aux Amériques. Rares sont les ethnologues haïtiens qui ont poursuivi en Afrique même les investigations sur la culture populaire haïtienne.

S. Comhaire-Sylvain s’est penchée avec une égale attention sur un problème-clef des sociétés africaines : celui de la femme en rapport avec la pénétration occidentale en Afrique. De là elle a été amenée à des recherches sur l’éducation, la vie quotidienne, les jeux des enfants, toujours avec le même respect des pratiques culturelles, dominées mais encore tenaces, en Afrique comme en Haïti.

Pour nous aujourd’hui, en Haïti, qui connaissons les récupérations à tendance politique conservatrices auxquelles donnent lieu les problèmes de la culture populaire sous la dynastie duvaliériste, l’oeuvre ethnologique de Suzanne Comhaire-Sylvain est un apport durable et irremplaçable ; sans se soucier des écoles ni des modes, elle nous met en face d’une question fondamentale : accepterons-nous le nivellement culturel auquel mène tout droit le mode de développement économique imposé par les grandes puissances néo-coloniales ?

Laënnec Hurbon. Suzanne Comhaire-Sylvain. Journal de la Société des Africanistes. 1975, tome 45 fascicule 1-2. pp. 200-201.

Image: Suzanne Sylvain prise en février 1919 D.R. photo léguée par M. Jean Comhaire à K. Gyssels (from Île en île). For Suzanne Comhaire-Sylvain bibliographies click here, here and here.


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  1. Posted March 8, 2012 at 1:23 am | Permalink

    Suzanne Comhaire-Sylvain, Africa and Haiti: http://t.co/PPg7R5CR

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